Locus Fractus : Dialectique de l’entropie et de l’ontogenèse dans l’œuvre de Hrasarkos (1996)
Résumé : Cet article propose une analyse de la toile Là où le Temps se Brise (1996) de Hrasarkos. À l'intersection de la « fin de l'histoire » fukuyamienne et de l'angoisse millénariste, l'œuvre opère une liquéfaction tectonique des structures temporelles. En substituant le cadran horloger par le motif gestationnel de l’œuf, Hrasarkos ne rompt pas tant avec le surréalisme qu'il n'en propose une exacerbation expressionniste, où l'œil devient l'organe d'une transgression ontologique et d'une suture haptique entre l'image et le spectateur.
I. L’Eschatologie de la Fin de Siècle : Une Temporalité Liquéfiée
Réalisée en 1996, l'œuvre s'inscrit dans un zeitgeist marqué par le sentiment d'une clôture historique. Hrasarkos dépeint un paysage post-apocalyptique où le temps n'est plus une flèche, mais une sédimentation anamorphique. Les objets subissent une liquéfaction tectonique, métaphore d'une modernité devenue liquide (Bauman) et d'une perte des repères axiologiques. Cette anamorphose suggère que la vérité de la forme ne se livre que sous l'angle de la crise, rappelant les travaux de Jurgis Baltrušaitis sur les perspectives dépravées où la réalité se recompose dans la distorsion.
II. De la Filiation à l'Exacerbation : Le Surréalisme comme Pathos
Hrasarkos procède à une exacerbation expressionniste des codes surréalistes, transformant le rêve en traumatisme.
Le Regard-Suture : L’insertion d’yeux déterritorialisés ne relève pas de la simple réminiscence de Dalí ou Tanguy, mais d'une pulsion scopique sauvage évoquant Georges Bataille. Ces regards-sutures déchirent la surface picturale pour recoudre la toile à la propre chair du spectateur. Ils abolissent la distance de la fenêtre albertienne : nous ne regardons plus le tableau, nous sommes la matière même de sa vision.
L’Infra-mince du Dérisoire : Le motif du parapluie-roue symbolise une technologie devenue dérisoire. Il illustre l'effondrement de la durée bergsonienne au profit d'une étendue pétrifiée où le mouvement (la roue) ne produit plus de progression, mais une vaine répétition au bord du gouffre.
III. L'Ontogenèse contre la Chronométrie
La force heuristique de la toile réside dans l'opposition entre le temps spatialisé de l'horloge et la durée vécue de l'organisme. L'œuf contient une montre en état de gestation fœtale, signifiant que le temps est devenu un processus biologique interne. Hrasarkos rejoint ici la trituration de la chair d'un Francis Bacon, tout en conservant la précision descriptive d'un Zdzisław Beksiński. L'image de l'œuf fracturé n'est plus une fin, mais une déhiscence nécessaire à la survie de la forme dans un monde entropique.
IV. La Peinture comme Pharmakon : Une Pharmacie de la Forme
En mobilisant le concept de Pharmakon de Jacques Derrida (La Pharmacie de Platon), cette œuvre se lit comme un remède à l'angoisse de la finitude. Elle expose le poison de la décomposition — la chair écorchée, les ruines — pour le transmuer en une forme pérenne. Par la maîtrise des glacis et de la matérialité haptique, Hrasarkos propose une cicatrisation du monde. Le tableau devient le lieu où le temps, bien que brisé, accepte de se laisser contempler, offrant une résistance esthétique à l'évanescence de l'être.
Conclusion : La Forme comme Résistance
Là où le Temps se Brise s'impose comme une méditation sur la survivance des formes. En 1996, Hrasarkos pressent que la fin du temps chronologique n'est pas le néant, mais le début d'une temporalité charnelle. Sa victoire réside dans cette capacité à transformer l'aporie historique en une épiphanie visuelle, prouvant que si le temps se brise, la peinture, elle, demeure le lieu de sa réconciliation éternelle.
Bibliographie de Référence :
Baltrušaitis, J., Anamorphoses ou Perspectives curieuses, Paris, Flammarion, 1984.
Bataille, G., L'Histoire de l'œil, Paris, 1928.
Bergson, H., Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, 1889.
Derrida, J., La Dissémination (La Pharmacie de Platon), Paris, Seuil, 1972.
Warburg, A., L'Atlas Mnémosyne, trad. fr. Paris, L'écarquillé, 2012.
